Tentative alléguée d’enlèvement | « Ils avaient de l’équipement pour me torturer »

Modérateur bénévole d’un forum sur les cryptomonnaies, un père de quatre enfants aurait été la cible d’une tentative d’enlèvement par des individus qui auraient voulu le torturer pour lui voler ses bitcoins. Il doit maintenant se cacher pour assurer la sécurité des siens.

Tristan Péloquin
 
 Équipe d’enquête, La Presse

« La police nous a dit qu’elle ne peut pas assurer notre sécurité, qu’on ferait mieux de déménager. Depuis, on passe d’un Airbnb à l’autre. Et la DPJ est sur notre cas parce qu’on a été victimes d’un acte criminel qui touche à la sécurité des enfants. C’est fou, la marde que cette histoire-là nous a apportée », lance l’homme, que nous ne pouvons nommer pour protéger l’identité de ses enfants.

Son histoire, corroborée par des dénonciations policières et des ordonnances de mise en liberté, a mené à des accusations de complot pour enlèvement et de possession et braquage d’armes à feu prohibées contre deux suspects adultes au palais de justice de Victoriaville, en novembre dernier. Deux suspects mineurs ont aussi été arrêtés.

Les présumés assaillants, qui n’ont pas de dossier criminel, ont été remis en liberté dans l’attente de leur procès, prévu en mars prochain. Ils sont assignés à résidence, avec interdiction de sortie sauf pour effectuer un travail légitime.

Le récit fait par la victime, propriétaire d’une petite entreprise agroalimentaire, est à glacer le sang. « Les gars avaient de l’équipement pour me torturer. Ils avaient une bâche de 2 pieds par 2 pieds avec un trou dans le milieu, et des serres autour, pour couper un membre et arrêter l’hémorragie. C’est d’une violence incroyable », lance-t-il.

La tentative d’enlèvement se serait produite en deux temps.

L’homme raconte avoir fait une première dénonciation à la police le 4 novembre, après que deux hommes portant des masques chirurgicaux l’ont abordé de façon louche à son domicile, avant de prendre la fuite après qu’il leur a fermé la porte au nez. Craignant pour sa sécurité, il dit s’être procuré du répulsif à ours ainsi qu’un pistolet à air comprimé dans un magasin à grande surface.

Le 8 novembre, alors qu’il installait sa fille à l’arrière de sa voiture pour la conduire à la garderie, l’homme a aperçu des suspects cagoulés à bord d’une Kia noire sans plaque d’immatriculation, cachée derrière des buissons, juste à côté de chez lui.

La voiture s’est mise en mouvement dès qu’il a pris le volant, et l’homme s’est ensuite retrouvé derrière le véhicule sur une route principale. Il était au téléphone avec la police quand l’automobile suspecte a subitement fait une embardée. Trois des quatre suspects qui étaient à bord ont pris la fuite à pied. L’homme a immobilisé sa voiture tout près en attendant la police. Le conducteur du véhicule s’est alors approché, affirme-t-il. « J’ai essayé de le poivrer avec mon répulsif à ours », dit l’homme.

Quelques instants plus tard, un autre suspect a braqué une arme de poing sur lui, ajoute-t-il.

Les quatre suspects ont été arrêtés.

Il soutient qu’après enquête, la police a conclu que les assaillants cherchaient à l’enlever pour l’obliger à révéler le mot de passe de son portefeuille de cryptomonnaies. « Les gars auraient vu des publications sur une page Facebook dont je suis modérateur depuis plusieurs années, et pensaient que j’avais pour 2,5 millions de bitcoins. C’est loin d’être le cas. Je suis un gars bien ordinaire. J’en ai peut-être pour 10 000 $ », déclare-t-il.

Les policiers lui ont ensuite suggéré de déménager « parce que les gars sont liés au crime organisé » et qu’un risque de récidive ne peut être écarté.

« Ça fait partie du travail policier de rencontrer les victimes et de leur expliquer qu’on ne peut pas assurer leur sécurité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », reconnaît le porte-parole de la Sûreté du Québec Benoît Richard, sans commenter directement l’affaire.

Selon le père de famille, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), alertée par la rumeur qui s’est propagée à l’école, est venue le rencontrer avec sa conjointe au domicile d’un proche où ils habitent temporairement, pour s’assurer que leurs enfants étaient en sécurité. La DPJ a refusé de commenter le dossier, évoquant son devoir de confidentialité.

Malgré la violence du crime allégué, la victime s’explique mal comment la Cour du Québec a pu libérer les suspects sous caution, tandis que lui doit « brûler le peu d’économies [qu’il possède] pour [s]e cacher ».

Cette décision du tribunal « étonne » la professeure de criminologie Chloé Leclerc, de l’Université de Montréal, spécialiste de la détermination des peines. La directrice du Centre international de criminologie comparée souligne toutefois que l’assignation à domicile des suspects est une condition de libération « assez restrictive ».

Dans le système de justice criminelle canadien, où prévaut la présomption d’innocence, l’incarcération dans l’attente d’un procès devrait en principe être l’exception, mais elle représente près de 60 % de toutes les incarcérations, souligne la professeure de criminologie.

Un rapport de Statistique Canada publié en 2017 indique qu’« en 10 ans, le nombre d’adultes en détention provisoire a augmenté de près de six fois par rapport au nombre d’adultes en détention après procès ».

La criminologue Cheryl Marie Webster, de l’Université d’Ottawa, attribue cette hausse des détentions provisoires à un climat culturel d’« aversion pour le risque » qui pousse l’ensemble des acteurs du système judiciaire à les demander. « Le résultat, c’est que ce sont souvent les gens en situation de vulnérabilité, accusés de petite criminalité ou qui n’ont pas respecté des conditions, qui se retrouvent en détention provisoire », précise Chloé Leclerc.

La frustration de l’homme ne surprend pas l’Association québécoise Plaidoyer-Victimes, qui défend les intérêts des victimes d’infractions criminelles. « Ce n’est pas juste un sentiment d’insécurité, mais aussi un sentiment d’injustice que ce genre de situation provoque », estime sa directrice générale, Karine Mac Donald.

« Dans notre système judiciaire, la victime est un témoin avant tout. Son statut de témoin ne lui donne pas toujours le droit de se faire entendre à cette étape-là du processus judiciaire », explique-t-elle.

La cryptomonnaie, une entreprise périlleuse ?

Une série de crimes secoue le monde de la cryptomonnaie, et les moyens utilisés par les auteurs sont particulièrement violents.

Enlevé en juin dernier à son condo du Vieux-Montréal, cet influenceur spécialisé en cryptomonnaies aurait été torturé dans une maison de Les Cèdres, puis retrouvé mort, deux mois plus tard, dans l’arrondissement montréalais d’Ahuntsic-Cartierville. Accusée de meurtre, de complicité après les faits et de séquestration, la propriétaire de la résidence, Joanie Lepage, a été libérée dans l’attente de son procès sous de strictes conditions, une décision plutôt rare dans le cas d’accusations d’homicide. Un des deux autres suspects accusés de complicité après le meurtre, Darius Perry, a été arrêté le soir de l’enlèvement tout près de la résidence de Mme Lepage, après qu’un voisin a vu deux individus y entrer avec un bidon d’essence et alerté la police. Perry, qui était alors en liberté dans l’attente d’un procès pour des accusations d’intimidation et d’entrave à l’égard d’un policier remontant à 2021, a été arrêté et incarcéré pour avoir violé ses conditions de libération, qui lui interdisaient de sortir de son domicile après 23 h. Il a plaidé coupable à l’accusation réduite d’entrave, quatre mois avant d’être officiellement accusé de complicité après le meurtre.

Ce PDG de WonderFi, une entreprise de Toronto spécialisée dans les cryptomonnaies, a été enlevé en novembre, puis libéré après avoir versé 1 million de dollars à ses ravisseurs, selon Radio-Canada. Il a été retrouvé dans un parc, sans la moindre égratignure, quelques heures après son enlèvement. Son entreprise avait annoncé des revenus de 41 millions la veille de cet enlèvement.

Surnommé le « Roi de la crypto », ce jeune homme de 25 ans, soupçonné de fraude par la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario, s’affichait sur les réseaux sociaux au volant d’une Lamborghini ou à bord d’un jet privé. Il affirme avoir été enlevé et tabassé à Toronto en décembre 2022, par des ravisseurs qui l’ont filmé, le visage couvert d’ecchymoses, en train de s’excuser pour avoir détourné des centaines de milliers de dollars. Il a ensuite été libéré. Selon CBC, cinq personnes ont été accusées d’enlèvement dans ce dossier, dont un homme qui était impliqué comme enquêteur au sein du syndic de faillite responsable d’examiner les livres de l’entreprise de M. Pleterski.

Employé d’une entreprise de cryptomonnaies, cet analyste de 28 ans a été atteint de plusieurs projectiles près du Carrefour Laval, en octobre dernier. La propriétaire de l’entreprise, Kimberly Rosales, affirme qu’il s’agit d’une erreur sur la personne et que le crime « n’a rien à voir avec les cryptomonnaies ». Le corps du défunt a été rapatrié en République dominicaine, où sa famille réclame des explications au gouvernement canadien.